Gymnase de Nyon:
Option complémentaire
histoire
Peut-on assassiner la paix ?
Salvador Allende - Document n°
6

L'enjeu industriel

Salvador Allende vu par la presse
américaine
http://www.bobpeak.com/artwork/time/timemag004.jpg
La nationalistion du cuivre
Santiago, 28 septembre 1971.
S. E. le Président de la République, usant
du droit que lui confrère l'article 17 transitoire
(b) de la Constitution politique de l'Etat:
Au cours de son développement historique, notre
nation a conquis avec effort le droit de disposer
d'elle-même et d'être maîtresse de ses
ressources naturelles. Ce droit, universellement reconnu
aujourd'hui, le Chili l'utilise pour nationaliser les
entreprises du secteur des Grandes Mines de Cuivre et la
Compagnie Miñera Andina. Et il le fait en des termes
justifiés socialement, fondés
théoriquement, exécutés
scrupuleusement.
Notre peuple a souffert de relations économiques
internationales basées sur une structure
constitutivement injuste, qui imposent aux pays
dépendants des décisions adoptées
unilatéralement par les pays dominants.
Unilatéralité qui, violant même des
contrats publics, a lésé gravement les
intérêts économiques de
l'Amérique latine et du Chili en particulier.
L'égalité formelle que le droit et la
conscience universelle reconnaissent à tous les Etats
se trouve limitée dans son essence, quand elle n'est
pas franchement violée, par l'usage que certains font
de leur pouvoir pour en fait asservir d'autres nations. Il
n'est pas possible de parler réellement de
liberté et de dignité dans les relations entre
les peuples, lorsque les moyens de productions fondamentaux,
les ressources vitales pour leur subsistance, sont la
propriété d'un minuscule groupe de grandes
entreprises qui défendent leurs intérêts
au prix du sous-développement et du retard des masses
des pays où ils se sont établis [...]
Dans un acte de souveraineté nationale, le Chili a
décidé de récupérer pour lui la
propriété des sources de productions les plus
décisives et importantes pour le présent et
l'avenir.
C'est de ces ressources que dépend l'issue du
combat que livre le Chili pour soustraire la plus grande
partie de son peuple à la misère
matérielle, à l'exploitation de l'homme par
l'homme, à l'intérieur, et à la
subordination étrangère, à
l'extérieur. Les deux tiers de nos revenus en devises
et le financement de près d'un quart du budget de la
nation proviennent de l'exploitation du cuivre [...]
Pour toutes ces raisons et CONSIDÉRANT: [...]
7) Que la Constitution établit une
procédure pour fixer l'indemnisation aux entreprises
susnommées. Que pour rectifier le passé
historique, qui avait permis l'exploitation des ressources
naturelles de base du secteur de la Grande Mine de cuivre
par des investisseurs privés sans une
législation adéquate capable de
préserver les droits de l'Etat à être
bénéficiaire de cette exploitation, la
Constitution dispose qu'on peut déduire les
bénéfices excessifs obtenus par les
entreprises étrangères, comme une
manière de restituer au pays la part que celui-ci
aurait dû légitimement obtenir de ces
ressources naturelles. Que cette déclaration
correspond à une volonté de reconnaître,
en passant outre aux intérêts privés,
que ceux-ci soient nationaux ou étrangers, que le
patrimoine national formé par les ressources
nationales de base doit être au service des
intérêts nationaux. [...]
12) Qu'au Chili comme dans le reste de l'Amérique
latine, les revenus provenant des apports de capital
étranger sont très inférieurs aux
sorties correspondant aux bénéfices
tirés des investissements déjà
effectués; que l'investissement privé n'a pas
été jusqu'à maintenant, faute d'une
réglementation adéquate, un mécanisme
par lequel les pays riches contribuent au
développement des pays pauvres, mais au contraire un
mécanisme par lequel les pays pauvres contribuent
à l'économie des pays riches. [...]
14) Que si l'on compare la rentabilité des
entreprises qui opèrent au Chili (définie
comme le rapport entre les bénéfices nets
annuels et la valeur nominale du capital avec la
rentabilité de la maison mère par rapport
à l'ensemble de ses opérations
internationales, la rentabilité obtenue au Chili est
largement supérieure. [...]
16) Qu'en conclusion de l'examen de tous ces
éléments d'information, le Président de
la République a décidé que la
rentabilité annuelle pour les entreprises
nationalisées doit être fixée à
10 % de leur valeur nominale respective en capital.
DÉCRÈTE:
Le contrôleur général de la
République en calculant l'indemnisation qu'il
convient de payer aux entreprises du secteur de la grande
mine du cuivre affectées par la nationalisation,
déduira les quantités suivantes sur la base du
concept des bénéfices excessifs
effectués à partir du 5 mai 1955 et jusqu'au
31 décembre 1970
a) Pour la compagnie du cuivre Chuquicamata S.A., la
quantité de US $ 300'000'000 (trois cents millions).
b) Pour la compagnie du cuivre Salvador S.A. la
quantité de US $ 64'000'000 (soixante-quatre
millions).
c) Pour la société minière El
Teniente S.A., la quantité de US $ 410'000'000
(quatre cent dix millions).
A communiquer au contrôleur général
de la République. Pour exécution et
Publication.
Salvador Allende, Orlando Cantuarias
Cette somme de 774 millions de dollars est
supérieure à l'indemnité prévue.
Ce sont donc les compagnies américaines qui restent
redevables l'égard du Chili...
In Punto Final, Santiago, 12 octobre
1971,
cité par Alain Joxe : Le Chili sous Allende.
Paris, Gallimard, Coll. Archives, 1974.

Carte du nord du Chili, où sont
situées les mines.
D'après
http://www.ctio.noao.edu/sitetests/survey/northchile.jpg
La réponse américaine: le
chaos économique
La CIA a un projet d'étranglement
économique du Chili. Elle a pris sur ce point
l'initiative des contacts avec l'ITT. Voici le plan
suggéré par Broe (chef des services
clandestins de la CIA pour l'Amérique latine)
à Gerrity (vice-président de l'ITT), le 29
septembre 1970:
1) Les banques ne doivent pas renouveler les
crédits ou laisser passer du temps avant de le faire.
2) Les compagnies doivent faire traîner les choses
dans tous les domaines suivants: envois d'argent, envois de
livraisons, envois de pièces de rechange, etc.
3) Les compagnies d'épargne et de crédit
sont en difficulté. Si on exerçait une
pression, elles seraient obligées de fermer, ce qui
créerait une pression accrue.
4) Nous devons retirer toute notre aide technique et ne
promettre aucune assistance technique à l'avenir. Les
compagnies qui sont placées pour le faire doivent
fermer leurs portes.
5) Une liste de compagnies est fournie et on
suggère qu'elles soient contactées pour ce qui
est indiqué plus haut. Il a été
indiqué que seule notre Compagnie, entre toutes
celles qui pouvaient être concernées par
l'affaire, avait montré de la compréhension et
avait réagi positivement. Le visiteur ajouta que
l'argent n'était pas un problème.
C'est dès le début de 1971 que se
constitue un à Washington un «comité ad
hoc» où sont représentés
l'Anaconda Company (mines de cuivre), la Kennecott (cuivre),
Ralston Purina (alimentation des bestiaux), Pfitzer Chemical
(médicaments), Grace and C° et Bank of America.
Ce groupe s'est réuni à plusieurs reprises
à partir du début janvier avec pour objectif,
selon le témoignage du président de la Bank of
America, de maintenir la pression sur Henry Kissinger,
conseiller du président américain.

Henry Kissinger
http://cla.libart.calpoly.edu/~lcall/kissinger.gif
A la suite d'une entrevue avec lui en septembre 1971,
les suggestions de l'ITT sont mises par écrit et
transmises à la Maison Blanche le 1er octobre 1971.
Il s'agit d'un plan en 18 points, que le rapport de la
sous-commission d'enquête du Congrès
américain publie, quelques années plus tard,
seulement en partie:
1 - Continuer avec les restrictions apportées aux
attributions de prêts, du même type que celles
que l'ex-IM Bank a déjà mises en oeuvre.
2 - Obtenir tout doucement que les grandes banques
privées américaines fassent la même
chose.
3 - Avoir des conversations avec les grandes banques
étrangères avec la même idée
derrière la tête.
4 - Suspendre les achats faits au Chili pendant les six
prochains mois.
5 - Utiliser les stocks de cuivre américains au
lieu d'acheter du cuivre au Chili.
6 - Provoquer une rareté de dollars au Chili.
7 - Discuter avec la CIA pour voir comment elle peut
contribuer à cette attaque détournée
sur six mois.
8 - Avoir accès à des sources d'information
sûres à l'intérieur des Forces
Armées chiliennes.
9 - Freiner les livraisons de mazout à la marine
et d'essence à l'armée de l'air (ceci doit
être manié avec précaution, sinon cela
pourrait être dangereux. Néanmoins un retard
soigneusement mis au point pourrait contribuer à
faire monter le mécontentement contre Allende
conformément à une progression
planifiée, et pousser l'idée qu'il est
nécessaire de s'en débarrasser.)
10 - S'arranger pour casser les plans d'Allende
concernant l'UNCTAD. [La réunion de la
Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le
Développement à Santiago en 1972.]
11 - On note que les exportations du Chili vers les
Etats-Unis sont évalués à 154 millions
de dollars. Le plus grand nombre possible de marchés
américains doivent être fermés au Chili.
De même, les exportations américaines d'une
importance spéciale pour Allende doivent être
freinées ou stoppées.
In Le Chili sous Allende,
présenté par Alain Joxe, ouv. cité. pp.
57-59.
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